T'as mis longtemps à en être sûre, mais là au bout de x années / mois, t'es vraiment sûre de toi.
Genre, si t'achètes ton pain le lundi, t'es sûre qu'il est décongelé du matin. Si tu l'achètes le mardi, ben là il est frais du matin. Genre aussi, si tu pars à 9 h 45, t'es sûre d'être en retard, par contre, si c'est 9 h 42, ben t'arrives quasi en avance.
Et moi hier soir, dans ma petite voiture qui me conduisait jusqu'au lycée, j'étais sûre que j'allais ressortir de la rencontre parents-profs, avec plus de frustration qu'il n'y a de grains de sable sur la plage et certainement aussi une bonne dose de colère. Je me faisais le discours du prof : "Ah MonsieurCadet, il n'est pas facile hein... Il parle tout le temps, il ne travaille pas, il fait le mariole, il répond. Il a des capacités, mais franchement, il n'est pas mature du tout. Y'a pas grand chose à en tirer en fait". Forcément, ça fait 10 ans, 2 fois par an que j'entends la même chose, au mieux : "Gentil hein, mais pas moyen de le faire bosser" ou au pire "Il a trop de lacunes, il n'y arrivera jamais".
Vu qu'il avait mis la surmultipliée en 4e et que l'année dernière il avait atteint des sommets - si si c'était possible de faire pire que de partir en sortie scolaire de fin d'année sans l'autorisation d'aucun de ses parents), j'avoue que là, malgré ses dénégations je m'attendais au pire (sachant que pire que 8 de moyenne en lycée pro, faut quand même le vouloir).
Bref, j'y allais à reculons. Encore plus à reculons que MonsieurCadet était bien planqué chez son paternel et que ce n'était pas la peine de compter sur ce dernier pour m'accompagner, il ne l'a jamais fait en 10 ans, ce n'était pas cette fois qu'il allait se déplacer. (Enfin j'exagère, il y a été une fois, pour dire au cpe que c'était un abruti notoire... Ca aide, c'est constructif et très adulte, bref, passons).
Donc, me voilà devant la liste des profs. Mauvais point pour moi je n'avais strictement aucune idée du nom de son prof principal. L'année dernière oui, vu qu'en novembre on avait pas mal échangé lui et moi, mais cette année, j'entendais parler du prof d'atelier et de la prof études des constructions. Pour le reste, silence radio. Une fois le nom, recherche de la classe.
Je rencontre donc un monsieur très calme, qui me dit "Ah Monsieur Cadet... Et bien il est drôlement plus calme que l'année dernière. Je n'ai pas d'écho sur son comportement. Pas d'éclat de voix, pas d'embrouille avec les camarades de classe. Bon d'accord, il se met dans un coin, il ne travaille pas beaucoup (il a 5 en sciences... c'est couillon....) mais vraiment c'est bien plus facile et serein que l'année dernière. En plus son maitre de stage a fait un rapport extrêmement flatteur". J'ai cru tomber de ma chaise ! Il est plus calme, il s'est mis, de lui-même, en duo avec un jeune homme peu bruyant, ce qui diminue d'autant son volume sonore habituel. Au bilan de l'enseignement général, il faut qu'il travaille, soit en écoutant en classe, soit à la maison. Mais que vraiment là, il tient le bon bout.
Ma certitude commençait à se fissurer un peu. Je restais sur mes gardes, trop beau pour être vrai, il devait bien y avoir entourloupe en atelier.
Dans le grand atelier bois se trouve Monsieur Saban, martiniquais, tout fin, expédié il y a quelques semaines en métropole par les œuvres de l'éducation nationale. Monsieur Cadet n'en parle qu'en bien, bon et doux.
Monsieur Saban commence par m'expliquer, que Mon Cadet, le feu follet incontrôlable, est avec lui, l'un des moteurs de la classe. Présent, efficace, précis, rapide, sécuritaire, soigneux. Il voit les détails comme personne. Le prof avait entendu parler de ses antécédents et m'a dit qu'il le sentait reprendre confiance en lui. Revenir aux machines était un vrai défi après sa vilaine mésaventure et pourtant depuis 15 jours, il est de nouveau dessus. Il a aussi fait une intervention sur un blessé, grosse coupure avec dégâts aux tendons et à l'articulation. Mon Cadet l'avait évoquée, mais j'étais septique quand même. Son prof a confirmé qu'il avait pris tout en charge, tant en amont qu'en aval. Demander les secours, organiser la prise en charge, mettre le blessé en sécurité, établir le lien pour ne pas qu'il perde conscience, demander la boite à pharmacie pour faire les premiers soins, faire aller chercher l'infirmière, donner les renseignements pour les pompiers. Il me dit texto "Heureusement que Votre Cadet était là, pas un de ses camarades n'a bougé, ils étaient tétanisés par la peur, et moi deux secondes de plus et je tournais de l'œil".

Il continue en me montrant une pièce de bois, qu'il pose devant moi, me demandant ce que j'en pense. J'en pense que c'est du bel ouvrage, que je trouve ça doux et bien fait. Son regard s'éclaire, il sourit et m'annonce que c'est l'ouvrage de mon fils, Mon Cadet a tout calculé, pensé, poncé, assemblé, sans faire une seule trace de colle. Les angles sont juste parfaits et ça sera le plus beau banc qui sortira de leur section ; malgré que Mon Cadet n'en soit pas satisfait, puisqu'il reste une bosse sur le rebord et que franchement ce nœud là, en plein milieu c'est moche, ceux qui ont découpé la pièce auraient du faire attention (sachant que le dit nœud est placé à l'intérieur du banc et qu'il ne sera visible qu'à ceux qui seront couchés dessous...).
![]() |
| Ce n'est mon Cadet et le banc manque de dossier |
Monsieur Cadet aime cette méthode. Il aime aussi beaucoup Monsieur Saban. Et d'un coup, là avec son prof devant moi, les larmes me montent aux yeux. Monsieur Saban continue, sans s'interrompre, ne marquant pas mon trouble. "Avec Votre Cadet on va faire une belle année, j'en suis persuadé. Je vais aussi beaucoup demander quand le moment du stage chez Jeanneau sera venu. Plus qu'à n'importe qui d'autre. Parce qu'il le peut Votre Cadet ce "plus que n'importe qui d'autre". Parce qu'il le mérite aussi. Et que c'est une chance à travailler ce stage."
Et mes vannes s'ouvrent, paf, là comme ça, d'un coup, parce que pour une fois en dix ans, j'ai face à moi un homme qui a compris comment faire avancer mon garçon. Il s'arrête, me laisse reprendre contenance et me dis tout doux "vous savez, je ne me suis pas arrêté de parler, sinon j'aurais pleuré moi aussi..." C'est un sensible ce Monsieur Saban. Vous avez des profs, qui vous marquent pour la vie. Celui là c'est celui de Mon Cadet.
Maintenant j'ai changé de certitude. Je n'irais plus en ayant la boule au ventre aux rencontres parents-profs. Une certitude qui ne change pas par contre, MonCadet est un manuel, il est bon, très très bon même dans ce domaine. "Il a l'âme d'un chef de chantier".
Oui c'est une réussite, même si je suis consciente qu'il y a tout le travail à faire en enseignement général et que mon feu follet d'enfant ne va pas se transformer en lampadaire sous cloche en un instant. D'ailleurs je veux qu'il reste mon feu follet. Juste plus lumineux quoi, moins follet, plus feu.

j'ai essayé de ne pas m'arrêter de lire, comme lui ne s'est pas arrêté de parler, mais je n'ai pas pu m'empêcher de pleurer ! C'est beau, ça redonne confiance, c'est chouette... bonne route
RépondreSupprimerOui c'est aussi comme un doudou, ça console et ça aide à repartie. Merci
SupprimerMoi aussi, j'ai de la pluie au bord des yeux ...
RépondreSupprimerÇa fait du bien de lire de si belles choses.
J'ai gardé la pluie une bonne partie de la journée. C'est pas tout à fait gagné mais ça avance
SupprimerBen, c'est malin!!! J'en pleure... Comme pour mon Arthur, comme pour mon Victor... Et raconté avec tant de poésie!!!
RépondreSupprimerJ'ai pensé à toi hier. Et à tes fils. Et leur faire confiance est indispensable même si parfois on doute.
SupprimerLà dessus on se retrouve, c'est sur!!!
Supprimerbravo au Cadet! j'en connais plusieurs jeunes comme lui, pas très bon scolairement et qui se sont éclatés en trouvant leur voie grace à une rencontre qui a su les encourager... Et bravo à toi qui n'a jamais laché!
RépondreSupprimerDany
Et pourtant c'est pas faute d'en avoir eu envie. Tenir encore un trimestre de plus et un autre. Et un jour il saura s'en sortir seul. Merci Dany
Supprimerbououou...à mon tour d'avoir les larmes aux yeux... ah ptain, comment ça doit être trop bien pour son coeur de maman.
RépondreSupprimerje suis fière de toi, tiens... et puis de lui aussi....
Ça faisait un boum boum un peu plus fort que d'habitude. Quant à ma fierté elle était bien visible. Des bises
SupprimerOn à tous eut un ou des profs qui nous ont marqué, qui nous convenait plus que d'autre, c'est une belle rencontre et une belle histoire ;-)
RépondreSupprimerJe désespérais qu'il rencontre un jour le bon. La présence de cet homme va alléger mon année. Merci à toi.
SupprimerRhoooooo comme c'est beau et bien raconte !!!
RépondreSupprimerCe monsieur a l'air d'etre quelqu'un de bien sur qui ton fils va pouvoir compter cette annee et toi de retrouver une confiance en ton ado apparemment bien ebranlee ces derniers temps. Et puis quelle maturite face a l'accident survenu. C'est quelqu'un de bien ton p'tit gars :)
Il a l'air bien ce Monsieur. Mon petit gars aussi est bien. Des fois c'est juste un peu long à voir.
SupprimerQuel bonheur de lire ça ! Parce que tu as dû entendre (comme nous) ces paroles encourageantes : mais vous verrez, un jour il aura le déclic et ça ira tout seul ! Et le déclic, on l'attend, pendant de longues années, et l'inquiétude monte, parce qu'on nous dit aussi (les parents de ceux qui vont en bac S, puis en prépa) : Ah, c'est dur de nos jours, il faut qu'ils travaillent, le mien bosse tard tous les soirs et tous les week-ends.
RépondreSupprimerAlors là, ça y est, il a eu le déclic, il a rencontré la bonne personne, il prend confiance en ses capacités et un bel avenir se dessine… et un grand bravo à lui pour l'épisode "secourisme", là aussi, c'est révélateur d'une belle personnalité !
L'épisode secourisme m'étonne moins que le reste. il a demandé a passer son premier secours à 13 ans. Et il est élevé au jus du "on s'arrête et on aide quoiqu'il arrive".
SupprimerPour le déclic oui il la sur certaines choses pour d'autres c'est pas encore ça et je continue de m'inquiéter. Mais ça viendra.
J'avais envie d'être près de toi et de te faire un gros câlin de maman, à toi aussi. Un gros bout de pas bien qui s'envole... et bon vent nouveau au cadet !
RépondreSupprimerRoh ben c'est malin maintenant je repluie. Des bisous
SupprimerSI tous les profs pouvaient être comme Monsieur Saban...!!
RépondreSupprimerJe ne te lis pas souvent (dommage...je vais te rajouter dans mes liens..) mais j'ai eu moi aussi les larmes aux yeux. Beau billet fort bien écrit. Bravo à Monsieur Cadet. Quant à toi...j'imagine ton soulagement et ta fierté.
Fière oui soulagée un peu aussi. Pas totalement tranquille il y a tellement de manque en enseignement général. Mais bon la c'est trois semaines de stage ça laisse de quoi voir venir. Merci pour les compliments en tout cas. Chez toi c'est tes photos qui m'apaisent
SupprimerJ'en verse ma petite larme, c'est beau, c'est touchant, c'est encourageant. Des profs comme ça existent encore et c'est bien, car on n'apprend rien en étant cassé mais on apprend tout en étant encouragé et surtout quand on nous donne notre chance.
RépondreSupprimerPassons ce moment d'émotion, il est doué ton cadet, je l'embauche pour équiper ma classe et il y a du boulot.
Ecoute de classe à classe je pense qu'il y a du boulot possible. Ca serait sympa non ?
SupprimerCa serait mieux qu'il se mette à apprendre ses leçons par contre, parce que ça hein, ça va pas se faire tout seul. Et là encore ce matin, il n'avait pas l'air bien décidé !