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jeudi 13 septembre 2012

Qu'est-ce qui t'arrive ?...

Voilà la question qu'on vient de me poser. Sans malice, avec beaucoup de sollicitude, d'empathie et d'amitié.

Et à laquelle je ne peux que répondre "j'ai perdu mon père, il y a deux mois, et je ne m'en remets pas."

Voilà ce qui m'arrive.

Je suis en deuil, et ça ne s'arrange pas.

Je suis en deuil, et je ne pleure pas, je ne parle pas, je n'exprime pas parce que je n'ai aucune oreille qui veuille bien entendre ce que je veux dire. Aucune bouche qui ne répondra à mes questions.

Je suis en deuil et ça gêne les gens.

Oh, non, ne va pas croire que ça gêne tout mon entourage ou mes connaissances ! Il y en a des très gentils (comme mon amie à la question ou ma cops) qui auraient envie de m'aider. Mais ceux là je ne peux pas vraiment leur parler. Non pas parce qu'ils ne pourraient pas entendre, mais parce qu'ils ont assez de leurs ennuis pour ne pas que je les pollue avec les miens, et surtout, et ça vraiment, tant mieux pour eux, parce qu' ils ne pourraient pas me répondre.

Les autres non plus dans la globalité, ne pourraient pas me répondre, ils n'ont perdu personne, ou ça leur a passé (si tant est que ça passe à quelqu'un) ou que voilà, ils ne sont pas tant en peine que moi.Ou pas assez proches pour que j'aille leur dit quoi que ce soit.

Reste les derniers, ceux qui comme moi, sont en deuil, depuis 17 ans, ou deux mois. "Et ceux là ?" me dirais-tu, "pourquoi ne pas leur parler de ta tristesse ?" Parce que justement ceux-là ne veulent pas m'entendre, ne savent pas me répondre. Leurs réponses sont :  "pleurer n'arrangera pas les choses", "on n'est pas tous pareil",  "moi je préfère ne pas en parler", "ben ça changera quoi, de parler de ça ?",  "je ne peux rien faire pour t'aider" Et dans ceux là, il y a ceux encore plus en peine que moi. Qui ne veulent pas se résoudre à cette perte. Ceux que j'ai envie de secouer en disant que de reculer les échéances administratives ne fera rien qu'aggraver les choses, mais qui n'entendent que leur douleur.

C'est terrible d'être là, à 46 ans, à se dire "Mais il me manque !" "Je suis malheureuse" et de le garder pour moi parce qu'en face il n'y a personne capable de l'entendre sans m'accabler encore plus ! Personne pour me dire "Je te comprends, je sais ce que tu vis, je sais ce que tu ressens, je ne pourrais jamais le partager avec toi, parce que cette douleur ne se partage pas, mais viens va, on va pleurer ensemble, parce qu'on a le droit d'être triste".

Non personne ne me dira jamais ça, parce que pleurer ne changera rien, parce que le chagrin est un acte solitaire, parce qu'on ne peut pas dire qu'on est faible. Etre faible, triste et malheureux fait peur, ou est contagieux peut-être... L'autre en face a peur d'exposer son propre chagrin, comme si c'était dérangeant, ou trop secret, ou  indécent va savoir, d'être triste. Ou que de perdre son père à 46 ans, ça ne devrait pas être si terrible que ça finalement, surtout qu'on doit penser "avec le peu qu'elle le voyait"... Mais si il me manque, peut-être que ça ne devrait pas, mais il me manque, affreusement. Cette certitude que plus jamais de jamais je ne le reverrais, l'entendrais, saurais qu'il est à mes côté, est une torture.

On m'a dit "ça va s'arranger"...  Il faut "tenir le coup". (Qu'on m'explique comment ça va s'arranger surtout...)

Alors je vais laisser les autres tenir le coup et je vais m'effondrer parce que le coup je ne le tiens plus. Je veux pleurer toutes mes larmes sans qu'on m'en empêche, je veux être triste et faible sans qu'on trouve ça bizarre, je veux avoir le droit d'être en deuil sans qu'on me propose un médecin ou des cachets, comme si j'étais malade.

Je vais aller pleurer, mais plus tard, quand on me laissera le droit d'être triste et de pleurer. Parce que là, je suis au boulot, qu'après il y a l'école, qu'après il y a les devoirs, la maison, encore du boulot, encore l'école, encore la maison...

Un jour, ça finira par me perdre, d'être malheureuse du décès de mon père et de n'avoir pas le droit de le vivre. Et ce jour là,  je suis sûre qu'on me dira  "mais pourquoi t'en as pas parlé avant ?"




23 commentaires:

  1. C'est sans doute les oreilles dont tu aurais besoin qui font défaut, plus que des oreilles tout court.

    Il n'y a pas de remède contre la tristesse, elle s'efface avec le temps mais ne disparaît pas. Et puis même si en effet nous ne sommes pas tous pareil et que nous ne réagissons pas tous pareil, il faudrait quand même un peu de tolérance de la part des autres quand on a besoin d'exprimer sa douleur.

    Poser des mots sur des maux c'est le début de la libération, la libération est plus importante de la guérison, parce que je ne crois pas que l'on puisse guérir de cette douleur. D'où l'importance de parler, et pour les oreilles qui devraient t'être toutes ouvertes l'importance de t'écouter.

    Bref, je n'ai pas réponse à tout et chez moi c'est surtout le thé qui est infusé bien plus que la science, mais mon oreille qui fonctionne elle t'entend.

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    1. Je sais que ton oreille entend. Mais tu fais partie de celles que je ne veux/peux pas polluer. Parce que tu portes toi aussi une charge énorme, et ma souffrance te fait résonance. Je n'ai pas envie de charger plus la mule vois-tu. Mais je sais que ton oreille entend.

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  2. Ca me fait de la peine de lire ta tristesse et ta détresse.
    Je ne sais pas les mots pour réconforter et consoler.
    Peut être faut-il s'effondrer pour mieux se relever, je ne sais pas non plus.
    Bisou tout plein Lapunaise
    Anne86

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    1. Oui peut-être, faut-il. Mais faut-il aussi avoir "les moyens" de s'effondrer.
      Merci Anne.

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  3. Toi qui maîtrise si bien la technique du botte-cul, je ne te ferai pas la leçon. Pourtant tu sais bien qu'à un moment ou à un autre il faudra te faire violence et en sortir, hein? Mais en attendant, respect pour ton chagrin. Mais juste en attendant passeque après....!

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    1. Deux mois c'est un peu court apparemment pour moi, je ne me ferais pas violence pour en sortir, parce que je sais que j'en sortirai. J'ai besoin de le vivre d'abord je crois.
      Mais je compte sur toi pour après.

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  4. je ne suis pas douée pour les mots, surtout ceux là
    mais sache que je suis là, une oreille, une épaule...
    je ne connais pas cette douleur, je n'ai pas perdu mon père, mais je connais l'absence de ceux qu'on aime et qu'on ne reverra plus, je sais ce manque...
    N'hésites pas, vraiment
    plein de bises et de pensées

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    1. Je n'hésiterais pas, quand toi tu aurais fini ton chemin de croix. Parce que comme Bénou, même si nos relations sont différentes, tu as ta charge aussi.
      Mais ce manque là, je le partagerais avec toi.
      Bises

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  5. Tu ne vas pas aimer ce que je veux écrire.
    Tant pis, toi et moi, on en a vu d'autres !
    Pour une fois, je ne vais pas chanter en choeur, tu me pardonnes.

    Ma Punaise, pleure !
    Fais pas chier et pleure !
    Franchement, tu nous prends tous pour des ânes ?
    Tu crois qu'on ne sait pas ta tristesse et ton manque ?
    Tu crois qu'on est con au point de penser que ton deuil est vraiment achevé ?

    Tu abuses ! Si les gens ne t'en parlent pas, c'est par respect.
    Et si tu veux nous parler, suffit de ! Y'a qu'à !
    Ce ne sont pas les autres qui t'empêchent de pleurer ou de parler, mais c'est le deuil qui fait cela !
    On voudrait parler, on ne le peut pas, on le porte en nous mais ça ne sort pas.

    Et on s'enferme. Et on le sait. Et au final, on reproche aux autres de ne pas être là pour entendre ou comprendre !

    Mais les autres sont là et ils voient, entendent et comprennent très bien ! Seulement leur rôle, aux autres, c'est de t'accompagner ! Au présent, vers l'avenir, un pas devant l'autre.
    Et quand tu trébuches, on est là aussi, on t'aide à te relever, et on veille sur toi !

    Pourquoi crois-tu que je t'envoie des textos, que je fais l'andouille sur Fesses de Bouc, que je parle de la Chine, de ta fille, etc... ????

    On ne parle pas de ton Papa, parce qu'il t'appartient, comme son absence t'appartient, comme ta peine t'appartient !
    La mort est une douleur solitaire à accepter seule !
    Et c'est dur !
    Et ça vocifère !
    Et ça révolte !

    Relève la tête, prends soin de ta vie, rends-le fier de toi, et n'oublie pas ce que tu me disais il y a 3 ans, quand ma mère et ma grand-mère sont morte : "elles sont là, elles font du tricot, et elles veillent sur toi en faisant piplette au paradis !!"...

    Et avec ton père, là-haut, je te dis pas la fiesta !!!

    Ils nous manquent tous Ma Punaise.
    Tous...
    Mais ne sont jamais bien loin, c'est toi qui me l'a dit !

    Et non, on n'est pas tous des sombres crétins aveugles, mais on t'aime, alors on fait ce que font tous les amis, on se pose là !

    Je t'embrasse !
    Manuella /Man


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    1. Je ne vous prends pas pour des ânes, les oreilles dont je parle plus haut, ne sont pas les tiennes. Ce sont celles d'autres, qui ne voient pas, n'entendent pas, ne comprennent pas. Ou plus exactement ne veulent pas voir, entendre, comprendre. Ce sont celles des directement concernées.

      Elles ne partagent rien ces oreilles là, et à chaque fois que j'aborde le sujet, elles le détournent. Je ne peux pas rajouter mon chagrin au leur. Je ne peux que le faire porter à d'autres, qui sont là, elles, mais qui ne sont pas génétiquement miennes.

      Alors oui, je sais les blagues, les textos et l'andouille, je sais pour la Chine et ma fille, je sais ça. Je sais d'où ça vient, pourquoi et surtout de qui.

      Je ne voulais pas m’enfermer, je voulais leur dire, je voulais savoir si elles aussi elles avaient mal, mais la dernière fois, on m'a répondu "je ne veux pas en parler avec toi, parce que moi ça me fait trop de peine". Ah et si ta peine tu ne veux la partager, la mienne j'en fais quoi ?

      Le deuil m'enferme aussi, enfin pas le deuil, la société qui ne veut pas le voir. Au bureau, si je pleure on me dit "mais tu ne peux pas pleurer là, tout le monde se pose des questions", à la maison si je suis seule, alors oui, mais vois-tu hier, je n'ai pas été seule.

      Je ne voulais pas, bien loin de là, que tu te sentes visée par mon texte. Parce qu'il ne te concernait pas, comme il ne concernait aucune d'entre vous. Il était à destination des autres, pour ceux qui ne veulent pas m'entendre et qui ne voudront pas me lire non plus. Parce que le lien du blog n'a jamais été ouvert.

      Vous je sais, vous êtes là, avec votre vie, avec votre soutien, sans virtualité.

      Il n'est pas loin, ils ne sont pas loin. Il est fier je crois de ce que j'ai fait jusqu'à maintenant.

      Merci d'être là !

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    2. Mais non t'es pas une brute épaisse ! Ta vision est d'autant plus importante que tu sais ce que je traverse. Et que je n'avais pas forcément conscience que le deuil m’enferme moi aussi. J'espérais bêtement que ma famille fonctionnerait comme moi. Ce n'est pas le cas. En fait ils sont enfermés eux aussi je pense. Mais eux préfèrent le vivre ainsi.

      Je confirme t'es pas une brute épaisse !

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  6. Dis-le. Dis-le quand même. Comme dit Man, ne pas t'en parler c'est respecter ton chagrin... certains vivent le deuil en eux-mêmes, d'autres ont besoin de partager... Lorsqu'on est "en face" on ne sait jamais où ni comment poser les pieds. Voir quelqu'un perdre un proche renvoie également à soi à la peur de la perte. Mais ça n'empêche pas d'être là, d'être présent, même si, enfermé dans sa propre douleur on peut ne pas sentir l'empathie alentour. Pleure, hurle, parles-en, dis les choses. Même si tu penses a priori qu'en face n'est pas réceptif, ça n'est probablement pas le cas. Tu n'as pas de date butoir pour ton deuil, la perte de l'autre ne se répare jamais. On fait juste "sans". Ou "avec". Un amputé du bras continue de vivre. Mais il n'empêche qu'il reste amputé du bras...(désolée pour la métaphore pas très élégante)
    Au bureau, si tu pleures, tes collègues sont simplement des mufles lorsqu'ils te font ce genre de remarques. Vraiment. Rien de moins. Vis ton chagrin comme tu en as besoin sans t'occuper du qu'en dira-t-on. Hurle et arrache-toi les cheveux par poignées si tu en éprouves le besoin.
    Ton père n'est pas loin... "Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
    Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
    Et dans l’ombre qui s’épaissit.
    Les Morts ne sont pas sous la Terre :
    Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
    Ils sont dans le Bois qui gémit,
    Ils sont dans l’Eau qui coule,
    Ils sont dans l’Eau qui dort" J'ai appris ce poème à 7 ans en Afrique. Quelle drôle d'idée de l'instit, peut-on penser ici.
    Mais on n'y vit pas le deuil de la même façon, on l'exprime au grand jour, on le porte ensemble, longtemps, on le célèbre ensemble. Parce qu'on porte nos défunts en nous toute notre vie, ils nous accompagnent, nous construisent au quotidien avec ce petit soubresaut du coeur qui fait monter les larmes.

    Câlins.

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  7. J'ai encore raté le coche...
    Le poème de FD dit tant (il est une bonne illustration de mon vécu qui est, surement, différent du tien, encore que... (Mes morts à moi, que j'ai du mal a croire morts, sont sur mon épaule et veillent.)) et Virginie a raison, il faut donner un coup de pied au fond pour remonter, pour apprécier ceux qui sont là, pour apprécier ce qu'il aurai aimé... Et tu sais que je pense à toi, à ta peine et même silencieuse, je suis là.

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  8. Et même si je ne suis pas très papouille (sauf avec mon homme et mes gosses) j'te fait aussi un câlin, tiens!

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  9. Moi je suis hyper tactile et je te prend dans mes bras parce que j'adore ça... alors je te serre, t'as même le droit de te moucher sur mon épaule.
    et quand j'ai besoin de pleurer, m'en fous, je prend n'importe qui à témoin...parce que je n'ai aucune honte à pleurer, parce que je m'en fous du regard des autres.... parce que sinon j'hurle dans les toilettes...
    il faut que tu lâches, tant pis si c'est au milieu du repas de midi dominical, tant pis si c'est quand tu va au boulot...
    prend le temps pour toi de le vivre et emmerde les autres.

    Lapunaise, tu as perdu ton papa, tu es une petite fille...pleure, gémis, hurle...ça fait mal.

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    1. J'imagine assez bien ce que pourrais être notre rencontre. Que je me mouche das ton épaule moins :-) Alors j'ai pleuré hier soir, un peu, j'ai pleuré ce matin, encore un peu. Et j'ai passé une bonne journée, parce que les amis ont su faire ce qu'il fallait, parce que ma famille a su faire bloc. Parce que oui, j'emmerde ceux qui me trouvent bizarre quand j'ai le nez et les yeux rouges !

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  10. J'ai vécu et vit encore ce que tu ressents... Il y a 17 ans et maintenant encore quand j'ai lu un livre qu'il aurait aimé que je lui passe, les larmes me montent aux yeux parce que je ne peux pas partager mon plaisir avec lui... ce qui me permet de continuer? Pensez que je vis comme il aurait aimé que je le fasse... Bises toutes douces tendre Punaise

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    1. Lui aurait aimé partager notre journée aujourd'hui, et il n'aurait pas manqué une seule seconde d'autogire. Pas une seule seconde il ne serait passé à côté des instants magiques qu'ont vécu ses petits enfants. Et je sais aussi qu'il aurait grandement pris par au barbecue, et à jouer avec le chien et le chat tout neuf de nos hôtes. Il aurait aimé notre journée, alors moi j'aime ce temps passé en pensant à lui. Même si là, mes yeux me piquent un peu et que ma gorge se serre. Merci Dany, avoir lu ton message ce matin, a mis mon père dans chacune de mes respirations du jour. C'était bon.

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