Tu sais que je vis à la campagne au milieu des champs de colza, blé, orge, et divers.
Donc parfois il m'arrive de rencontrer un ami (ou pas) agriculteur, éleveur ou paysan de chez moi.
Et de discuter avec lui / elle / eux, je suis curieuse de tout (sauf de la vie des araignées et autres insectes, que veux tu, moi j'aime moyen les michounneries qui causent pas l'humain), bref.
Hier soir, je laisse ma fille en Mongolie Beauceronne* et profite du dîner pour discuter avec l'agriculteur local.
Bien évidemment en pleine crise, il était difficile de passer à travers l'actualité.
Un convive de dire "oui, heureusement que vous êtes là pour fournir le blé à notre meunier"
Et mon paysan d'ouvrir de grands yeux !
"Ah mais non mon bon ami, le blé que j'ai moissonné la semaine dernière, il ne sert à pas faire le pain ici !"
"Mais comment ça ?"
Je te la fais plus courte que le diner, mais mon paysan était un poil remonté contre les gars du gouvernement qui ne savent MËME PAS comment fonctionne la production agricole française.
C'est bien beau de dire "faut consommer local" mais pour consommer local faudrait-il encore que les produits des champs environnant restent "locaux". Or ça n'est pas du tout le cas.
Je t'épargne le trajet des semences, je n'ai rien compris, par contre j'ai bien compris que cette année, il y a eu deux gros points de culture qui ne seront pas locales :
- les faveroles (des fèves semblables à des pois chiches) qui sont cultivées ici en France pour être consommées à 95% par les Egyptiens. Oui Madame ! Les fèves que tu vas trouver en Egypte sont produites en France. Pourquoi ? Ben parce qu'en Egypte fais trop chaud pour que ça soit rentable. Alors les Egyptiens nous confient la culture.
- le blé lui est cultivé en France, mais pas vendu en France. Il est "mutualisé" en silo, négocié quasi au quart d'heure près, d'avril à fin juillet pour être vendu à un négociant local (au prix du cours du jour de la vente - l'agri décidant s'il peut le garder en silo, le vendre, le mettre en benne etc etc jusqu'à quasi mi-aout). Ce négociant le revend à un intermédiaire régional, qui va le vendre à un exploitant national, qui va le revendre à un groupe mondial qui lui le revendra à un autre groupe alimentaire mondial, pour redescendre en produit fini jusqu'au supermarché local. Donc le blé de Beauce peut parfaitement se retrouver en Ukraine et le blé Ukrainien se retrouver dans nos usines de fabrication de farine en France, être transformé en nouilles en Italie, voyager dans un camion tchèque, être revendu par un négociant néerlandais pour finir dans notre supermarché à 5 km de chez nous. La traçabilité du blé est assez floue faut dire. Les USA sont un peu plus "protecteurs" mais les Russes aiment bien nous acheter du blé, alors qu'ils exportent le leur. Une histoire de volume, de prix, de j'saispasquoi.
Alors oui, il a raison mon paysan de monter sur son tracteur pour répandre du fumier devant la préf de région. Parce que bon, à force de lui faire monter les cheveux, il a réellement de quoi criser.
Et encore, il m'a dit que cette année, le prix du blé allait un peu compenser le prix des faveroles qui ont été produites à perte.
Pauvres de nous.
* La Ferme autour du Grain ou La ferme pédagogique (FB)C'est très chouette, Martine, Bertrand et les garçons sont des hôtes très accueillants. Faut pas hésiter hein, c'est tout à fait dépaysant. Et d'un calme, mais d'un calme (sauf quand le chat a décidé de dépecer sa souris sous la table, ou de faire rentrer un petit lapinou sous la yourte, ou encore que cochonou lui trouve qu'on mange des trucs trop appétissants et qu'il voudrait bien participer et se manifeste bruyamment. Mais une fois que tout le monde était apaisé, c'est d'un silence vraiment quasi lunaire.
Il y a des filières qui ont su mieux s'organiser / se protéger... Le vin par exemple... ça ne viendrait à l'idée de personne qu'une coopérative viticole ne se charge que de la collecte du grain et le commercialise sur un marché mondial ! Ce n'est malheureusement pas le cas des céréales, du lait et de la viande. Leur seul salut est de reprendre la main sur la transformation des matières premières, ce que beaucoup ont depuis fort longtemps abandonné préférant étendre les surfaces et améliorer les rendements. Le système s'est heurté à ses propres limites et a dérapé, les producteurs ont perdu le contrôle. Il appartient à la filière de reprendre les rennes et d'organiser la transformation et la distribution des matières premières qu'elle produit... pas la peine de compter sur d'autres pour ceci, malheureusement... le marché est juteux... Et ce que ne vous a peut être pas expliqué votre "paysan" c'est que le blé au cours des négociations passe entre les mains de personnes qui n'ont rien à voir avec l'industrie agro-alimentaire (industrie de luxe, d'informatique...) Le blé est pour certains une monnaie d'échange et non plus une denrée alimentaire... Il faut sortir de ce système et en organiser un autre... répandre du fumier n'est pas la solution et importe peu ceux qui font du business avec le blé, le lait ou la viande.
RépondreSupprimermonnaie d'échange et de spéculation !
RépondreSupprimerMon paysan est le premier à dire que le blé est un produit financier speculatif. Et que le système s'est fait bouffé par la mondialisation et la spéculation. Reprendre la filière à son niveau n'est pas envisageable sans y laisser ses terres et endetter sa famille. Il est conscient qu'il faut changer de système mais que le problème est bien au delà de son exploitation. C'est en ça que sa démarche colérique s'est exprimée. Mal certainement mais ça fait bien longtemps que les producteurs de beauce n'ont plus la main sur leurs exploitations. Les conglomérars russes et usa ont la main mise sur les cours qui sont eux même largement dominés par les établissements financiers et speculatifs. A moins de vendre son exploitation cet homme est coincé dans un système dont il ne peut sortir sans y laisser l'avenir financier de ses enfants. Il fait ce qu'il peut avec ce qu'il a.
RépondreSupprimerEn Beauce ça va être compliqué en effet... Dénoncer, sensibiliser expliquer et mobiliser producteurs et consommateurs, il ne reste que ça. Un documentaire très bien fait sur Arte http://future.arte.tv/fr/la-speculation-sur-les-matieres-premieres Il faut diffuser, dénoncer, organiser la résistance.
RépondreSupprimerUn autre modèle est possible et des exploitants l'ont démontré. Le Trièves par exemple est un grenier à céréales et le pari est gagné. Près de 80% des exploitations sont en bio production et distribution maîtrisée http://france3-regions.francetvinfo.fr/alpes/isere/quand-des-meuniers-du-trieves-font-le-pari-du-bio-647823.html
Mais en Beauce c'est compliqué j'en conviens ... Le blé et les terres de Beauce sont entrés dans un marché juteux...
Je rajoute (parce que bien sûr que votre réflexion m'interpelle) que le grain de raisin ne peut peut-être pas attendre a contrario des céréales ce qui explique certainement la "facilité" de reprise en main. D'autant que le volume de raisin doit être bien plus limité que celui du grain. Il est peut être plus facile de finaliser le raisin dans une zone proche. Le volume / temps de conservation / conditions de transport doivent etre similaire pour les céréales, le lait, la viande. Enfin je ne sais pas. J'essaye de leur trouver des excuses certainement.
RépondreSupprimerMême si ici on n'est pas si sur des territoires d'éleveur, on a quelques potes qui sont aussi en difficultés. Un eleveur de bovins n'a pas eu les moyens d'adapter son laboratoire aux normes demandées. Il a donc fermé son labo et du augmentater son cheptel pour sen sortir. Il vend ses bêtes à un national et ne sait même pas où va la viande. Il cherche encore une solution pour faire revenir le produit de son travail sur la terre de production.
Moi les voir tous s'y perdre ainsi ca me rend chafouine. Vraiment.
Tous les éleveurs de bovins n'ont pas de laboratoires. Mon beau-frère, jeune quinqua éleveur de veaux, n'en peut plus.... Il a à peine fini de rembourser les derniers investissements dus aux normes précédentes que d'autres tombent.... Pas le temps de souffler, de se refaire une trésorerie, d'investir dans un nouveau tracteur.... Investir pour qui (ses enfants ne reprendront pas l'exploitation).. pour quoi (pour avoir une exploitation qui sera hors normes au moment de la retraite). Les technocrates de Bruxelles dans leur beaux costumes devraient venir passer 6 mois avec eux pour avoir les pieds un peu plus sur terre.... Se reconvertir, il y pense....... Quel dommage car il aime son métier....
RépondreSupprimerLe labo en question servait à la transformation après abattage; Il revendait des colis de saison de 10 kg. Ca allait direct du producteur au consommateur. C'était une vraie bonne idée, une vraie bonne relation. Un truc de terre à terre quoi.Je trouvais ça tellement bien.
SupprimerJe comprends ton beau-frère. Leur désespoir est tellement lourd à porter !
Franchement, c'est partout la même galère pour les petits éleveurs... J'essaie d'utiliser ces circuits courts dès que possible, fruits (pommes, poires, kiwis) ,légumes avec un producteur local associé à d'autres pour les produits qu'il n'a pas , pour la viande , j'ai trouvé un éleveur de lapins , de volailles, et de porc... pour le boeuf , j'ai mon boucher local... Je pense que c'est le seul moyen de court-circuiter les grandes surfaces et tous les intermédiaires qui s'engraissent sur le dos de nos agriculteurs.... Je pense même ramener des légumes du Léon....(brocolis, oignons....)
SupprimerIci, nous avançons petit à petit sur le chemin de la consommation locale : le veau, l'agneau et une partie du bœuf que nous consommons sont achetés directement dans une ferme à 15 km (mais eux doivent aller loin pour l'abattage !), nos poulets proviennent de l'AMAP (11 poulets par an, payés d'avance, à nous de nous adapter quand une attaque de corbeaux oblige le producteur à nous donner des poules à la place…), le jeudi soir, nous prenons les légumes d'un maraîcher local qui vend des paniers à la gare, nous rendons visite aux vignerons sur nos lieux de vacances, c'est beaucoup plus sympa ! Officiellement, le moulin où j'achète ma farine travaille avec du blé local… http://www.moulinsdeversailles.com/boutique/famille/visite.pdf (j'aimerais bien les croire !)
RépondreSupprimerPour le reste, j'avoue que c'est le supermarché, je ne peux pas passer mon temps à m'approvisionner chez les uns et les autres non plus…
Le lin normand, connaît le même circuit absurde : cultivé en Normandie ou Picardie, filé et tissé en Chine, avant de revenir pour être vendu dans la région de production, un problème de coût de main d'œuvre…
Agdel, nous avons à peu près le même type de circuit que toi. Si ce n'est la volaille chez un ami de mon mari. Maraicher à la gare aussi (ou à 5 km de la maison, selon si je passe par la gare ou non).
RépondreSupprimerOn ne peut de toute manière faire l'impasse sur le supermarché.